II - Comment le Bloc Capitaliste a-t-il été discrédité ?
1°) Qui est l'agresseur ?
La génération du troisième quart du XXème siècle est
une génération qui a vécu la guerre et en garde les stigmates
autant physiques que morales. Dans ce contexte l’un des deux
pôles de tension peut aisément se présenter en situation de
légitime défense en oubliant ses propres agressions et en
faisant ressortir celle du camp adverse, le rendre agressif et
belliqueux. Un très bon exemple est cette autre affiche du Parti
Communiste Français de 1951 particulièrement intéressante par
ses procédés.
Encore une fois, on retrouve une mappemonde, un document qui paraîtra toujours rigoureux et sérieux car on ne peut pas dans l’esprit des gens contester la véracité de la géographie. Là est le piège grossier et courant d’une objectivité tellement appuyée et déformée qu’elle devient subjectivité et déformation propagandiste. En effet, ici le bloc communiste est mis en valeur pas comme une des puissances de la tension bipolaire, mais bien comme le centre du monde comme le suggère la position de la carte mais surtout le jeu de couleur qui oppose cet Est en bleu apaisant et froid aux frontières très marquées par leur épaisseur qui en font un espace à la fois pacifiste et méfiant, défensif contre ce reste du monde gris hachuré. Mais ce qui est le plus important, ce sont les figurés utilisés pour représenter les bases américaines : des flèches au sens premier du terme, de véritables traits sifflant de toutes parts, perforant, criblant et violant ce monde communiste présenté comme un simple défenseur victime d’une conspiration mondiale. Il s’agit de montrer du doigt la politique du président Truman : le « containment », endiguement dans la langue de Molière. Au sortir de la deuxième guerre mondiale en effet, les vainqueurs finissent le mandat du président Roosevelt avec la politique d’ « appeasement ». IMAGE 11
Dès 1947 sous le président Truman, et sous l’impulsion du diplomate George Kennan commence cette politique de l’endiguement qui consiste en une multiplication des bases défensives de toute l’Europe, pour empêcher toute nouvelle avancée soviétique et l’implantation de bases militaires également dans le territoire soviétique pour un maintien de la paix. Cette politique était un « plan de reconstruction de l’Europe » avec le plan Marshall et la création de l’OTAN, traité politico-militaire signé entre les différents pays d’Europe de l’Ouest et les États-Unis le 4 avril 1949 qui structure l’organisation des pays de l’Ouest face à l’Est et son « Pacte de Varsovie ». Ce sont les trois maillons du « cordon sanitaire » bouclier du bloc contre l’opposant. Ainsi une politique défensive devient politique d’agression, qui est explicitée et ancrée dans l’esprit de l’observateur de l’affiche par deux questions rhétoriques : « Qui est l’agresseur ? Qui menace ? », qui en fait sont les mêmes mais provoque la réaction suivante : l’observateur est tenté de se répondre comme une évidence : « Les américains et leur bloc capitaliste et ma propre Patrie, la France. » Puis la deuxième réponse est identique mais a l’intérêt de convaincre vraiment le lecteur non averti. La répétition intègre l’information dans le cerveau de celui-ci, qui s’en souviendra. De plus le tableau est encore alourdi par une opposition Ouest/Est, de l’agressivité des citations du président Truman et du général américain Mac Arthur qui font foi de l’attitude exclusivement défensive des communistes. S’opposent de la même façon des statistiques à la véracité douteuse sur le même modèle d’insistance de l’agressivité à l’Ouest avec l’accumulation des armes : « leur escadre, leurs tanks, leurs avions » et le pacifisme à l’Est. Elles sont destinées à parachever une démonstration dont le but est d’être sans équivoque, incontestable.
Cette politique est également critiquée à l’intérieur même du bloc soviétique évidemment comme en témoigne l’affiche russe suivante : ici c’est plutôt l’idée d’hypocrisie du camp adverse, la différence entre le discours tenu et les faits que l’affichiste relève, qui est soulevée. La traduction du texte est : « Des phrases… et des bases ! » en gros caractères. Le journaliste de gauche crie dans le micro : « paix, défense, désarmement. ». Ce présentateur radiophonique justement a le dos tourné au général américain qui rend caduques les promesses de paix en plantant des bases militaires partout. D’ailleurs la liberté de la presse est également attaquée car il est insinué que ce journalisme c’est qu’au service de l’argent et ne sert qu’à celui-ci car le fil du micro ne mène qu’à une liasse de dollars qui vont directement dans la poche du général c'est-à-dire de la militarisation. Ces dollars se muent ensuite en armes. Enfin le mensonge de la presse du bloc de l’Ouest est tout à fait explicité dans l’épi de blé cachant une bombe atomique qu’agite le journaliste : on insinue que toutes les promesses de paix et prospérité des États-Unis ne sont que mensonges et dissimulation mais surtout cadeaux empoisonnés, au service de leur toute puissance et leur domination par la force de l’arme atomique, celle-là même qu’eux seuls ont utilisé au Japon en 1945. IMAGE 12
2°) Impérialisme et Piraterie
Une autre technique récurrente est de créer un anti-américanisme à l’intérieur même des pays du bloc de l’Ouest et d’utiliser les politiques d’aides et autre tutelles économiques, prêts aux pays en difficulté, notamment ceux appauvris par les deux guerres mondiales dont ils sortent, pour les retourner contre eux. Ainsi on peut voir sur cette affiche du Parti Communiste français de 1952 la forme des États-Unis vue par ce dernier. IMAGE 13
Les procédés sont simples, car l’idée défendue se veut simplificatrice. Le passant est tout de suite attiré par les couleurs vives et agressives de la pieuvre et son aspect surprenant, mais sans être rebuté par cette agressivité, édulcorée par un fond agréable, dégradé du bleu ciel au sable qui souligne le bon vivre en France. Les contours et les formes sont très marquées et épurées pour donner une clarté au discours, marqué en majuscules pour se voir de loin, à la fois extrêmement concis et frappant. Il y a très peu de texte, on va au plus simple et à l’essentiel. Le but est de frapper le patriotisme du lecteur par une association d’idées simples très utilisées dans l’affiche propagandiste : une carte du pays plus un non catégorique renforcé par une typographie plus grasse et en italique, elle même accompagnée d’une marque d’émotion par l’utilisation du point d’exclamation, provoquent sans délai la révolte patriotique et l’ancrage de l’idée de refus. Contre quoi ? Pense le lecteur qui trouve tout de suite son ennemi qui met en danger sa patrie : le monstre d’épouvante des États-Unis immédiatement reconnaissable à son drapeau mais surtout à son regard aveuglé et obnubilé par l’argent, le dollar, cette monnaie qu’il impose au monde entier par la bourse. Car c’est bien d’imposer sa monnaie qu’on reproche aux États-Unis, de vouloir poser le joug de son emprise sur tous les pays du monde. Il s’agit là de l’impérialisme. En effet les principaux arguments que cautionne cette affiche sont contenus dans le seul mot : « colonisé ». Les Communistes accusent en réalité les États-Unis d’asservir l’ensemble des pays du Bloc de l’Ouest. C’est un discours récurrent à l’époque de publication de cette affiche : 1952. J. Berlioz écrivait deux an plus tôt dans le journal de gauche Démocratie Nouvelle :
« Il s’agit tout crûment de spéculer sur les difficultés des pays aidés et sur la détresse des populations, de s’assurer des gauleiters dociles, d’installer partout des bases matérielles et spirituelles du développement précipité du cours expansionniste agressif. La machine à transformer les pays marshallisés en satellites empressés roule à toute allure de Londres à Rome, de Paris à Bonn. »
Le coupable est nommé : le plan Marshall fut un des plan pour aider la reconstruction de l’Europe Occidentale à la fin de la Seconde Guerre Mondiale. Il s’agit du Programme de Rétablissement Européen qui s’axe vers la reconstruction des industries et du développement de l’agriculture notamment. Le plan Morgenthau, prévoyant de faire payer les réparations par l’Allemagne, a été écarté par l’administration du Président Truman. A la suite de la Première Guerre Mondiale, cette idée avait conduit à la montée d’Hitler au pouvoir en janvier 1933 après les crises de 1921 en Allemagne et 1929 avec le Krach boursier mondial.
Le plan sera l’éponyme de George Marshall à partir du 5 juin 1947. C’est à cette date qu’il exposa la volonté de son pays de contribuer au redressement de l’Europe en accordant, aux seuls pays du Bloc de l’Ouest, des prêts financiers. 75 % de ces sommes seront en réalité des dons pour les pays receveurs : le Royaume Uni et la France en seront les plus grands bénéficiaires. Ainsi, ce plan d’aide économique, sans doute parmi les plus importants de l’Histoire et sans lequel l’Europe n’aurait pu se redresser dans les mêmes conditions, est ramené par le biais de l’affiche à un moyen d’asservissement.

